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Trente ans donc depuis le temps où quelques défricheurs, petits poucets têtus du folk à la française, cherchaient, dans les régions, les cailloux de la mémoire. Depuis, le rapport à l'acoustique est devenu un plus, " l'authenticité " un sésame, et les médias jonglent avec les termes " ethnobeat ", " roots ", " trad ", " world ", exprimant sur un mode fatalement réducteur, une réalité : la marche en avant des musiques du monde, le redéploiement des idiomes, la saga des métissages, le jeu de cache-cache de la tradition et de la modernité.
Car en trente ans les musiques enracinées dans la tradition vivante ont aussi investi la technologie (cf. la facture instrumentale), le collectage a porté ses fruits (cf. les partitions, les banques de données), de nouvelles générations ont pris le relais (l'enseignement en expansion des instruments et danses en témoigne), et toute une économie (du spectacle vivant à la production discographique) s'est développée à partir d'elle.
De pair avec l'apparition d'un large public d'amateurs avertis qui a compris que ces musiques populaires ne devaient pas être déconnectées des paysages qui les légitiment, des imaginaires qui les stimulent, des langues qui les habitent. Tant le grain de la voix d'une cap-verdienne avait à voir avec la " saudade " d'un archipel, le chant diphonique mongol épousait un pays de vaste espace et de chevaux, le soleil sudiste jouait de ses sols y sombras métaphysiques dans les timbres de la Mar Nostrum.
Les griots mandingues qui s'y connaissent en chant épique immémorial disent que l'avenir sort du passé. A l'heure des autoroutes de l'information et du " village global " cette dialectique semble faire sens. De fait, les musiques liées aux modes de vie des peuples s'avèrent d'une grande utilité dans l'échange, la pédagogie, l'émergence des citoyennetés. C'est à dire pour cet effort qu'il faudra faire, notamment au niveau européen, pour maîtriser la " marchandisation " du monde, stimuler les rapports entre les centres et les périphéries, donner aux identités culturelles grandes ou petites toute leur place.
Encore faut-il des hommes, des lieux, des actes pour que cette synergie entre l'hier et le demain, le collectif et l'individuel, le local et l'universel, le passé et le contemporain puissent s'exercer.
Le projet d'un centre national des nouvelles musiques traditionnelles, est à ce titre plus que novateur et futuriste dans un sens non technocratique, il est humaniste. Qu'il ait en outre pour écrin une région où l'on connaît la valeur du temps qui passe, la force du verbe et les vertus de l'échange millénaire, a valeur de symbole.
© Frank TENAILLE Critique musical, directeur artistique du Festival de Radio France Montpellier, membre fondateur de l'association internationale " Zone Franche " et de " Medinma " (Méditerranée in Marseille), auteur du film " Histoires d'Occitanie ". |
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